La chronique médiévale (Henrici Chronicon Lyvoniae) nous conte les croisades livoniennes entre 1183 et 1226.
Premier ancêtre connu des Lieven, Kaupo, un « quasi rex » local, et Théodoric, le moine cistercien qui le convertit et fonde l’Ordre des Chevaliers Porte-Glaive, s’y rencontrent à l’occasion d’une éclipse de soleil dont le Chroniqueur nous dit (en I 10) qu'elle se produit à Treiden – Turaida (Lettonie actuelle) « le jour de Jean-le-Baptiste » (24 juin).

Idem frater missus in Estoniam propter eclipsim solis, que in die Iohannis baptiste fuit, a paganis plura passus est vite pericula, dicentibus ipsum solem commedere. Eodem tempore Lyvo quidam de Thoreida vulneratus petivit a fratre Theoderico curari promittens se, si curatus fuerit, baptizari. Frater autem herbas contundens nec tamen herbarum effectum sciens, sed invocato nomine Domini ipsum et in corpore et in anima baptizando sanavit. Et hic primus in Thoreida fidem Christi suscepit.
 
De même, quand frère Théodoric fut envoyé en Estonie, sa vie fut mise en grand danger par les païens. Lors d’une éclipse de soleil qui eut lieu le jour de Jean-le-Baptiste, ils dirent qu’il mangeait le soleil. Au même moment, un Live blessé de Treiden supplia frère Théodoric de le guérir et lui promit de se faire baptiser s’il l’était. Le frère pila des herbes ensemble puis, ne sachant pas l’effet qu’elles auraient, il implora sur elles le nom du Seigneur. Le Live fut ainsi guéri dans son corps et, grâce au baptême, dans son esprit. À Treiden, il fut le premier à accepter la foi.

L'historien James A. Brundage, traducteur et éditeur de la version anglaise (The Chronicle of Henry of Livonia. University of Wisconsin Press. Madison 1961. 262 p.) situe l'éclipse en 1186.
L'université de Tartu (Estonie) indique au contraire "ca 1191" dans sa chronologie "De temporibus rerum gestarum".
Vérifions la date sur le Canon des Éclipses établi par Fred Espenak et Jean Meeus, tel qu'il est publié sur le site de la NASA.

Cela ne peut être en 1186.

Des quatre éclipses qui se sont produites cette année-là, une seule (celle du 21 avril 1186) était perceptible en Livonie mais faiblement car elle était partielle et quasiment instantanée, ce qui ne correspond guère la description qu'en fait le Chroniqueur.
Il nous faut donc chercher l’éclipse convenable autour de la date indiquée.
Les options se ramènent à deux : le 11 mai 1185 (pénombre) et 4 septembre 1187 (à la verticale), les seules autres éclipses envisageables étant moins spectaculaires (partielles) et, surtout lointaines (2 juillet 1182 ou 6 février 1190).

Pour choisir entre le 11 mai 1185 et le 4 septembre 1187, reportons-nous aux informations datables fournies par Henricus...

Meinhard arrive en Livonie en 1183, oublions l'éclipse du 2 juillet 1182.
Théodoric arrive en Livonie, de Germanie, avec Meinhard en 1186 ; cela écarte l'éclipse de 1185.
Enfin, l'arrivée des "pèlerins" se faisant au retour de la belle saison, la mise en cohérence des dates disponibles ne pose pas de problème...
+ Débarquement en mars-avril 1186, installation à Uexküll.
+ Fin août - début septembre 1186, départ de Théodoric pour Treiden-Toreida où il s'installe, défriche et crée un champ qu'il cultive.
+ Juin - juillet 1187, première récolte réussie, alors que celle des Lives est ruinée. Théodoric est suspecté de sorcellerie et les païens recourent à une ordalie pour savoir s'il doit vivre ou mourir : le cheval, heureusement, se lève par deux fois du bon pied.
+ C'est ensuite seulement que le Chroniqueur nous décrit la scène de l'éclipse.

Bien qu'il la situe à la Saint-Jean-Baptiste, l'astronomie et l'histoire nous forcent donc à la dater du 4 septembre de la même année (1187).

On en déduit que Henricus s'est trompé en reconstituant la scène. Pourquoi ?
Parce qu'il n'a pas été témoin des événements : il arrive en Livonie en 1205.
Parce qu'il les raconte longtemps après, à l'attention de Guillaume de Modène, légat du Pape, qui arrive en Livonie en 1225.

De qui tient-il le récit de la conversion de Kaupo ? L'erreur commise fait penser que c'est de Théodoric ou de quelqu'un qui le tenait de Théodoric.
Seul un missionnaire peut avoir vécu comme un événement important une Nativité de saint Jean-Baptiste au cours de laquelle il ne s'est, finalement, rien passé !
En effet, le "précurseur" qui a baptisé le Christ est évidemment le saint de référence pour un moine dont la raison d'être, en ce lieu, est d'évangéliser,
Or, ce 24 juin 1187, alors que les feux et libations païennes du solstice d'été se sont déclenchés la veille, Théodoric constate qu'il n'a pas fait une seule conversion, depuis un an qu'il est là, au milieu des païens, à porter témoignage de sa foi.
On comprend l'intensité de son désespoir et de sa prière. Elle a fait de la Saint-Jean-Baptiste l'un des temps forts du récit transmis au jeune Henricus (né vers 1188) parce qu'elle en est, à ses yeux, plus que l'éclipse, la clé.
Théodoric aura donc attribué la guérison "miraculeuse" de Kaupo à la médiation du saint.
Et, au moment d'en écrire le récit, Henricus aura trouvé "logique" que cette guérison "du corps et de l'esprit" ait eu lieu à la seule date dont il avait une idée précise, parce qu'elle se répète tous les ans : celle de la nativité de Jean-le-Baptiste, c'est-à-dire le 24 juin 1187 au lieu du 4 septembre.

 

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